Une réunion qui a mal tourné

Le 14 mars 2025, salle polyvalente du centre social de la rue de Courlancy, une soixantaine d'habitants assistent à une réunion consacrée aux nuisances sonores. À 20h47, la directrice Hélène Vasseur quitte la salle.

Le rapport publié trois semaines plus tard reprend cet épisode, l'insère dans un ensemble de dix-sept pages, et décrit ce que ses quatorze signataires appellent des « dysfonctionnements répétés » : horaires d'ouverture irréguliers, absence de concertation sur les activités, difficultés d'accès au parking de la rue de Courlancy, autant de faits datés et chiffrés que le document aligne sans commentaire. Le texte circule par courriel, puis en version imprimée chez trois commerçants, dont la boulangerie de la place Luton. Par courrier recommandé du 8 avril 2025, Hélène Vasseur exige le retrait du rapport et la publication d'un rectificatif. Le collectif refuse. Le 12 juin 2025, une plainte est déposée. Dix-huit mois plus tard, l'audience du 22 septembre 2026 n'a toujours pas livré son délibéré, attendu le 24 novembre.

Une réunion qui a mal tourné

Ce que les habitants disent avoir perdu

Pour Fatima Lemoine, 61 ans, riveraine depuis 1998, la plainte a changé quelque chose de très concret : l'accès à la salle commune du centre social, qu'elle et ses voisins occupaient depuis sept ans moyennant 45 euros par trimestre, et dont la porte est fermée depuis avril 2025.

Le collectif se replie désormais sur la salle municipale de la rue de la Neuvillette, plus petite, accessible deux soirs par semaine seulement.

Deux des quatorze signataires ont retiré leur nom en septembre 2025, après réception de courriers d'avocat à leur domicile personnel. Marc Delcourt, 47 ans, technicien chez un sous-traitant automobile de la zone de Colbert, a cessé de venir aux réunions par crainte pour son emploi : « Mon employeur n'a rien à voir avec tout ça, mais je ne veux pas que mon nom soit associé à un dossier judiciaire. » Le centre social, lui, invoque une atteinte à sa réputation et réclame 12 000 euros de dommages. Il a refusé de s'exprimer pour cet article, renvoyant à son avocat, Maître Perrin, qui n'a pas donné suite à nos deux appels. Le budget annuel de la structure, voté en conseil d'administration, s'élève à 480 000 euros, dont 210 000 de subventions municipales.

Le quartier, entre Courlancy et Neuvillette

La rue de Courlancy, longue d'environ 800 mètres, relie le boulevard Charles Arnould à la rue de la Neuvillette. Elle compte 412 logements, dont 280 en habitat collectif, selon les données publiées par la Ville de Reims en janvier 2026. Le centre social y occupe 340 mètres carrés, mis à disposition par la municipalité depuis 2004 dans le cadre d'un bail emphytéotique.

Ce n'est pas la première tension. En 2019, une pétition de 300 signatures contestait déjà la suppression de deux places de stationnement devant l'école élémentaire de la rue de Courlancy. En 2022, un collectif distinct s'opposait au réaménagement de la place Luton, projet finalement abandonné. Ces précédents nourrissent une défiance que les deux parties reconnaissent sans s'accorder sur les responsabilités.

Claire Robert, qui suit le dossier pour Inchestavia, résume la position de l'atelier : « On nous demande parfois de reproduire une pièce cassée pour un voisin. Là, ce n'est pas notre métier. » L'atelier est au 86 boulevard Émile Zola, ouvert du lundi au jeudi de 8h30 à 17h30 et le vendredi jusqu'à 15h00.

Les chiffres du dossier

Le rapport litigieux compte dix-sept pages, dont six consacrées aux nuisances sonores et quatre au parking.

Le collectif a versé aux débats un relevé de trente-deux soirées entre janvier et mars 2025, avec des mesures prises à l'aide d'un sonomètre acheté 89 euros en ligne, mentionnant des pics à 68 décibels après 23 heures, en limite de ce que tolère l'arrêté municipal de 2018 sur le bruit de voisinage. La Ville, de son côté, indique avoir reçu vingt-trois signalements entre 2023 et 2025 sur le secteur. Douze émanaient d'habitants de la rue de Courlancy, sept de la rue de la Neuvillette, quatre de la place Luton. Sur ces vingt-trois, dix-sept ont été classés sans suite, cinq ont donné lieu à un rappel à la réglementation, un seul a débouché sur un procès-verbal. L'audience a duré trois heures quarante. Huit témoins ont été entendus, dont quatre signataires du rapport et deux salariés du centre social. Le délibéré sera rendu le 24 novembre 2026, à 14 heures, en audience publique. D'ici là, le collectif continue de se réunir le mardi soir, salle de la Neuvillette, avec une fréquence que ses membres jugent « tenable, mais juste ».

Ce qui se joue au-delà du dossier

Le conflit dépasse le cadre du centre social. Il pose une question que plusieurs associations rémoises connaissent : jusqu'où un collectif d'habitants peut-il critiquer une structure financée par de l'argent public ? Le rapport de la rue de Courlancy n'a jamais été retiré, et sa version imprimée reste disponible chez le boulanger de la place Luton, à condition de la demander.

Sébastien Mercier, qui suit les demandes au service client d'Inchestavia, observe un effet indirect : « Depuis le printemps, on nous appelle pour des objets liés au quartier — un support de panneau, une pièce de grille. Pas pour le procès. Les gens veulent juste que leur matériel tienne. » L'atelier, ouvert depuis 2016, traite en moyenne quarante demandes par mois, dont un tiers concernent des pièces cassées à reproduire.

Le jugement du 24 novembre ne mettra pas fin aux tensions. Il dira si le rapport de dix-sept pages relève de la critique légitime ou de la diffamation. Les quatorze signataires ont déjà annoncé qu'ils ne retireraient rien, quel que soit le délibéré. « On a écrit ce qu'on a vu. Après, c'est au juge de trancher, pas à nous », dit Fatima Lemoine, qui a repris ses réunions du mardi dans la petite salle de la rue de la Neuvillette.

Une chose est sûre : à Reims, les dossiers de ce type se règlent rarement en une audience. Celui-ci a déjà coûté dix-huit mois, deux avocats, et une salle commune fermée à clé pour quatorze personnes qui demandaient seulement à parler plus fort que le bruit de la rue.